« Tongues », A. Nilsen, Atrabile
COLOSSAL ! pour moi, c’est la BD de l’année.

La patience est la mère de toutes les vertus… Prométhée ne le sait que trop bien, lui qui revit jour après jour le même supplice pour avoir fait don à l’humanité d’un élément qui lui faisait jusque là défaut. Dans « Tongues », ce n’est pas du feu dont il s’agit mais de tout aussi (voire plus ?) important : le langage ! Anders Nilsen emprunte à la mythologie grecque et la mêle savamment à notre monde contemporain pour tisser de main de maître, dans le début de cette duologie, une tapisserie monumentale qui a le goût des grands récits fondateurs intemporels mais aussi d’une modernité, inventivité et originalité folles !
Il n’y a pas besoin d’en savoir beaucoup plus sur l’intrigue, faites-moi confiance : il suffit de vous laisser porter. Les pièces du puzzle se mettent progressivement en place sous nos yeux ébahis, fascinés ; nous n’avons pas encore toutes les clés de l’équation mais nous commençons à en pressentir la destination, et quel voyage ! en terre inconnue et pourtant un peu familière à la fois… Graphiquement, on est sur une ligne claire américaine très lisible qui se révèle pourtant au fil des pages de plus en plus riche, poétique, et un vecteur de choix pour permettre tout un tas d’explorations visuelles et narratives astucieuses et surprenantes pour nous narrer cette histoire de plein de points de vue et manières différentes. Comment rendre compte efficacement, par exemple, de la différence d’échelle de temps entre dieux et humains ? Nilsen y parvient en une seule pleine page limpide qui semble d’une simplicité enfantine et recèle pourtant une complexité insoupçonnée. Comme le récit dans son ensemble, qui oscille habilement et avec un tempo parfait entre action et questions philosophiques.
A travers cette myriade d’outils, l’auteur rivalise d’ingéniosité pour exploiter à son plein potentiel l’incroyable médium de la BD dans sa composante dessinée ET textuelle comme savent le faire Chris Ware ou Marc-Antoine Matthieu. Ça m’a aussi fait penser à American Gods, Moi ce que j’aime c’est les monstres, Aâma, L’accident de chasse ou les albums de M. Bablet.
Quel tour de force ! énorme coup de cœur !

– Nikita –
